Ce que nous apprend la « polémique » Samuel Etienne sur Twitch

Alors que son arrivée sur la plateforme de streaming Twitch avait été accueilli avec beaucoup de bienveillance, conséquence notamment de la propre humilité du journaliste et animateur, la lune de miel semble être finie alors que Samuel Etienne a annoncé recevoir sur sa chaîne coup sur coup le premier ministre Jean Castex et Marine le Pen, après avoir reçu l’ancien président de la République François Hollande.

Ce qui est reproché pêle-mêle au journaliste, c’est précisément ce qui lui avait valu les louanges de la communauté à son arrivée : être un éclaireur, ouvrir de nouvelles pistes ou du moins à une nouvelle échelle et mettre sous le feu des projecteur le monde du streaming.

Après avoir lancé sa revue de presse, les premiers signes avant-coureurs de la fronde s’étaient manifestés lors de la création de chaînes par de gros médias comme BFMTV. Lors d’un live devenu tristement célèbre, la pauvre journaliste Margaux de Frouville s’est retrouvée la cible de nombreux trolls, notamment sexistes, venus perturber l’émission. Si on a pu mesurer l’écart dans la bienveillance réservée à Samuel Etienne et la défiance vis-à-vis de BFM ciblé comme l’ennemi, on peut surtout noter la publicité négative à l’encontre de Twitch et de sa communauté qui a découlé de ce live de manière unanime dans les médias, mais aussi de la part de nombreux streamers. Ainsi, en voulant dénoncer la démarche de BFM soupçonné de surfer sur la vague et de vouloir imposer son système, sans chercher à comprendre les codes de la plateforme, ces individus ont avant tout alimenté et confirmé toutes les critiques que l’on entend quotidiennement sur internet et le non-contrôle de la parole.

Pour revenir à Samuel Etienne, si certains lui ont reproché d’avoir ouvert la voie aux médias traditionnels (qui n’ont d’ailleurs pas attendu son invitation comme le montre la chaîne du Figaro qui lui est antérieure, par exemple), lui-même semblait avoir échappé à ce traitement.

Même son interview de François Hollande en direct de son domicile sur sa chaîne semblait avoir davantage attiré la curiosité du public que les critiques. On peut expliquer cela par la retraite de l’ancien président, celui-ci n’exerçant plus de mandat ou fonction officiels (il a renoncé à siéger au conseil constitutionnel comme il en aurait le droit) et n’en briguant en théorie pas. Sa liberté de ton de parole et sa position le plaçant davantage comme un observateur éclairé revenant sur son parcours et pouvant intéresser les publics à l’exercice de la démocratie.

La ligne jaune semble avoir été franchie avec l’annonce coup sur coup des invitations acceptées par le premier ministre Jean Castex puis par la présidente du Rassemblement National, Marine le Pen. La levée de boucliers en réponse permet de s’interroger sur les différences entre ces interviews. Il est reproché à Samuel Etienne de faire rentrer la politique sur Twitch. Or on peut rétorquer que la politique existe depuis longtemps sur la plateforme et est par exemple la spécialité de la chaîne de Jean Massiet Accropolis (plus de 90 000 followers). Il est aussi reproché au journaliste de participer à la communication officielle du gouvernement, et en outre de la mettre sur un pied d’égalité avec l’extrême-droite. Ne serait-ce pas alors la définition de l’équilibre, essentiel en démocratie ? En fonction de la réussite de ces soirées, on peut supposer que Samuel Etienne poursuivra en invitant d’autres personnalités, notamment de gauche.

On reproche aussi aux politiques et à Samuel Etienne par le canal qu’il fournit de faire de Twitch un espace politique en prévision de l’élection présidentielle de 2022. Mais ce que les viewers ont tendance à oublier, c’est qu’une fois encore, les concernés n’ont pas attendu Samuel Etienne. Jean-Luc Mélenchon notamment avait déjà mobilisé son équipe de communication autour des médias comme Youtube ou Twitch dès 2017 et ce de manière massive. En raison de sa défaite, on peut supposer que la résonance réelle d’une plateforme comme Twitch soit finalement plus faible qu’on ne le pense, et ne représente donc pas un enjeu aussi capital que semblent le penser la communauté.

Si on a vu que l’arrivée des médias traditionnels et de la politique étaient en réalité plus « anciens » que ce qu’on peut parfois imaginer, le mouvement de gronde interroge sur la légitimité des contenus sur une plateforme comme Twitch, mais aussi sur l’identité de ceux qui détiennent ce pouvoir de juger la pertinence d’un contenu. Rejeter d’emblée l’arrivée de BFM ou une interview d’un élu par un journaliste apprenti streamer (et non streamer apprenti journaliste) semble en effet dérisoire et contre-productif. Il convient davantage de « laisser sa chance au produit » et de juger a posteriori, en faisant preuve d’esprit critique et en analysant les scores d’audience. En cas de non-adhésion à un concept, il suffit juste de zapper, de changer de chaîne sans troller. Le Twitch francophone et international et suffisamment riche pour que chacun y trouve son compte sans s’occuper des autres contenus. En faisant confiance à la communauté pour juger des programmes de qualité en lui accordant l’audience qu’ils méritent, on peut solutionner tous les problèmes évoqués dans ce billet. Un média historique cherche à diversifier son activité en investissant Twitch sans chercher à comprendre son fonctionnement ? Quelques semaines à seulement des dizaines de vues pour une chaîne habituée au millions de téléspectateurs suffiront à lui faire faire machine arrière. Un politique tente une opération de communication auprès d’un public jeune ? Là encore, si les viewers le boudent, il n’insistera pas et ne reviendra pas. Un streamer cherche à politiser sa chaîne et vous n’aimez pas ? Il suffit de ne plus regarder, son contenu lui appartient etc… Avec ce comportement, on peut au mieux être agréablement surpris et sortir de sa zone de confort, et dans tous les cas éviter de véhiculer une image toxique d’internet et de Twitch et donner raison aux détracteurs de ces outils.

Twitch, comme n’importe quelle plateforme de diffusion de contenu n’est pas la propriété d’une seule personne. Il n’est pas possible de dire « ceci n’a pas sa place sur Twitch ». C’est aux créateurs, en proposant des contenus nouveaux et aux viewers, en les regardant ou non, de décider, mais seulement a posteriori. La toile est en perpétuelle évolution, pour le meilleur et pour le pire, comme la télévision avant elle. A la croisée des chemins elle doit maintenant suivre sa propre voie, en s’appuyant précisément sur ces exemples passés et ses propres codes.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez votre site Web avec WordPress.com
Commencer
%d blogueurs aiment cette page :